Jeudi 23 février

La veille bière et Irish Coffee dans le bistrot voisin. Il y avait de la bonne musique et un écran géant LCD diffusant en boucle de superbes photos de voyage. Mais la journée du lendemain s'annonçant difficile le coucher se fera tôt. Même non avouée en public, j'éprouve un petite appréhension pour ce trek, réputé difficile et dangereux (il y a toujours quelques morts chaque année sur ce chemin surtout parmi les occidentaux)

Si j'avais su j'aurais été moins ronchon avec les deux jeunes femmes un peu bruyantes de ce matin, car elles sont également passagères du bus en direction des gorges. Néanmoins dès le début de la route nous aurons fait la paix : comment se fâcher avec Nati et Zuzana, pleines de charme et de chaleur humaine ?

La route des gorges est aussi celle de Shangrilla, déjà prise l'an passé. Durant les premières dizaines de kilomètres elle joue à saute mouton avec les collines au milieu de denses forêts de pins. Souvent longeant des travaux pharaoniques, tunnels et viaducs, qui préparent l'arrivée d'une future autoroute (et probablement aussi une ligne de chemin de fer)

Bientôt c'est la descente, rapide et impressionnante, vers la vallée du Yang Tze. plus de mille mètres de dénivelé. Les travaux routiers ont disparu, et je me demande bien comment les ingénieurs Chinois ont prévu de gérer cette descente. Mais nul doute que tout est bien planifié. En tout cas on retrouve les travaux dans la vallée, et même ils vampirisent l'ancienne route qui devient dans sa dernière partie une piste plutôt cahoteuse, sinon chaotique.

Arrivée chez Jane GH, départ du trek classique, aux environs de 10h45. Tout le monde tourne un peu en rond dans la salle commune, hésitant, à la recherche du maximum d'informations, tout en échangeant avec les voisins. De façon un peu informelle nous nous retrouvons, les 4 originaires de chez Mama Naxi, à prendre le départ ensemble. Nati (Natalia) une jolie blonde aux yeux bleus, originaire du Brésil, Zuzana, Allemande de Cologne, qui ressemble pourtant plus à un bel oiseau des îles Antillaises... Cherchez l'erreur ! Et Lalo un souriant et solide Espagnol aux superbes dreadlocks.

J'avais au début envisagé de faire le parcours seul, mais au fil du trajet, qui se montrera en effet difficile et risqué, je réalise que le groupe présente l'avantage de la sécurité, d'autant que les personnalités de chacun sont attachantes. Suzana en particulier m'impressionne : médecin, native de Slovaquie, résidant en Allemagne et maîtrisant 4 langues... Lalo lui semble parfaitement à l'aise en Chinois et se débrouille en Français, et est de plus un marcheur infatigable. Natalia pleine de courage et de bonne humeur dans les passages difficiles.

Le début de la montée est plutôt aisé. La route d'abord, puis un bon chemin, offrant des vues spectaculaires sur la rivière et les cultures en terrasse qui l'encadrent. Quelques hameaux, où des mulets se reposent sous des arbres en fleurs, rythment la montée. Mais tous les mulets ne sont pas au repos : nous serons accompagnés jusqu'au point culminant de la randonnée (près de 2700 mètres pour un départ à 1900) par un guide bénévole monté sur un solide baudet, ce qui ne l'empêche pas, contraste culturel toujours étonnant, de passer son temps le téléphone portable à l'oreille.

Une première pause « panoramique » permet de découvrir ce qui est parmi les WC les plus spectaculaires de mes séjours Asiatiques. Rigole commune à la Chinoise donnant sur un panorama montagneux splendide et vertigineux : de quoi couper toutes les envies !

Puis les choses sérieuses commencent. La montée devient rude, les à pics impressionnants. Parfois le sentier, juste suffisant pour un marcheur (ou un mulet) s'accroche à une pente de 70 à 80 degrés, dominant le lit de la rivière de quelques 700 mètres : Il y a 5 ans, époque où le vertige me terrassait encore, je ne serais probablement jamais passé sans aide extérieure...En face les montagnes, culminant au delà de 5000 mètres, sont couvertes de neige et de glaciers étincelants au soleil. Ce sont probablement les paysages les plus spectaculaires que j'ai contemplés en randonnée, même les extraordinaires sentiers de la Réunion ou de Corse ne font pas le poids à côté, que ce soit pour la beauté ou la difficulté. C'est à juste titre que cette balade est classée comme la plus belle du Yunan, et probablement de Chine.

Après la « tonique » grimpette des « agonizing 28 bends » comme le décrivent les guides, on redescend un peu sur un hameau où se trouve l'une des étapes classiques pour la nuit « Tea Horse GH » Nous nous apprêtons à y trouver un hébergement, lorsque nous rencontrons David (Espagnol) Mathieu (Français) et Mathilde (Uruguayenne) D'après David la GH suivante n'est qu'à une heure de marche, et la vue y est encore plus belle. C'est acheté, nous ré-endossons les sacs et partons tous les 7.

C'était une bonne idée. D'abord parce que les nouveaux compagnons sont agréables et intéressants. Mathieu jeune routard sans contrainte ni planning, David plein d'humour, et l'impressionnante Mathilde, petit bout de jeune femme, pleine de charme, parlant 4 langues(Espagnol, Portugais, Anglais et un excellent Français) capable de citer des morceaux entiers de Guy de Lautréamont (né à Montevideo) mais qui connaît aussi bien Villon.

Le Panorama de la « Half Way GH » est en effet à couper le souffle. Il y a une terrasse en plein ciel accrochée sous les étoiles, une salle de restaurant aux larges baies vitrées plongeant sur les gorges. Les douches sont chaudes, les WC encore plus extraordinaires (mais aussi rustiquement Chinois) que les précédents. Je ne me pose même pas la question de la chambre individuelle : nous sommes devenus une petite famille : ce sera dortoir commun pour le petit groupe de 7. Sommeil profond et réparateur après un chaleureux repas où nous sommes rejoint par une instit Chinoise plutôt « pushy » que Lalo, bon Sinologue, tente de canaliser avec plus ou moins de succès, et Lucie, une chaleureuse Coréenne. Pendant le repas, pas vraiment triste, on conjure, à coup d'Espagnol, Chinois, Anglais, et Français la malédiction de Babel.

Vendredi 24

On paresse un peu le matin avant de reprendre la route en deux groupes. Je me sens un peu le coq, du village en accompagnant Natalia, Zuzana et Mathilde. Le froid est vif mais le soleil, et la marche, le dissipent rapidement.

Le paysage est toujours aussi fantastique. Le chemin plus facile : moins de dénivelé, mais encore de délicats passages vertigineux parfois au milieu de cascades irisées rendant le sol humide et glissant. Je m'offre une belle revanche sur le passé en guidant et tenant par la main la pauvre Mathilde qui, un peu sensible au vide n'est pas équipée de très bonnes chaussures.

On traîne pas mal en jouissant du paysage que l'on mitraille de photo, jouant également avec quelques chèvres de rencontre, et parfois obligés de négocier (c'est à dire « céder »)  le passage avec quelques mulets solitaires et, pléonasme, têtus ! Au milieu d'un petit éboulis un petit chevreau, juché sur une pierre pleure pour rejoindre sa mère : je le soulève délicatement pour le déposer près des mamelles maternelles : aucun effroi de l'un ni de l'autre (mais aucun remerciement non plus!) Nous nous attendrissons un bon moment devant le spectacle (« so cute »)avant de reprendre la progression.

La balade est plus courte : nous atteignons l'étape suivante aux environs de midi. Il y a un bus qui retourne sur Lijiang vers 16 heures. Cela passe assez vite en bavardages, casse croûtes et bières, puis une tentative, avortée, pour descendre jusqu'au fond des gorges : c'est à la fois trop long et trop raide (passage délicats par des échelles) pour le temps qui nous reste. David, Lalo et Mathieu nous ont rejoints.

Retour un peu somnolent à Lijiang en bus. Mathilde doit repartir, en compagnie de Lalo, le soir même en train pour Kunming où elle attrapera un vol pour la ville du nord de la Chine où elle réside. On partage une gigantesque « assiette Chinoise » en guise de repas d'au revoir (ah si j'avais quelques dizaines d'années de moins...) pendant que Natalia et Zuzana tentent d'obtenir à la gare un billet pour la même destination. Sans succès puisque nous les voyons revenir peu de temps après. Elles dormiront encore une nuit chez « Mama ».

Accolades , étreintes, bisous avec Mathilde et Lilo. Pointe de nostalgie habituelle, teintée d'espoirs de retrouvailles éventuelles, des séparations de voyageurs de rencontre. Zuzana et Natalia meurent de faim... Je retourne donc au restaurant pour de derniers fou rires... Surtout lorsque les filles se lancent dans une longue description de leurs frénésies acheteuses, en particulier pour les petites culottes : « Can you imagine ten panties for 25 Kuais ! » J'imagine très bien, mais, «(You're a man ») ne comprends toujours pas.

En tout cas à voir la taille du sac de Suzana, presque deux fois le mien, je devine qu'elle doit souvent céder à la tentation. Mais ce n'est rien à côté de ce que nous a avoué la menue Mathilde un peu plus tôt : son sac a pesé jusqu'à 61 kg (bien plus qu'elle) Je me sens un peu misérable avec mes 18 kg (mais tellement plus à l'aise aussi)

Le lendemain, malgré la fatigue, je fais l'effort de me lever aux aurores pour saluer, bisous, accolades et promesses....Zuzana qui fait une nouvelle tentative ferroviaire. Natalia reste encore une journée : elle doit rejoindre le Brésil dans moins d'une semaine, et consacre sa journée à des achats de dernière minute (encore des petites culottes?) Pour ma part ce sera écriture et calmes promenades en ville.