Mardi 28 mai au jeudi 30 mai

Il nous reste à parcourir la dernière étape Voina vers Nuocsoara. Nous savons que c'est la plus incertaine car les cartes sont imprécises et les sentiers que nous pourrons emprunter ne sont pas majoritairement des sentiers de randonnée, donc inutile de s'attendre au balisage ni à un entretien soigné.

Françoise, en montagnarde expérimentée, me propose deux ou trois options différentes : Nuocsoara se trouve au delà de 4 ou 5 épaulements très élevés qui descendent de la chaîne des Multii Izer. Nous pouvons choisir de passer par le bas, mais les détours sont considérables et représentent au minimum 3 jours de marche.

Nous pouvons passer par la crête (2450 mètres). Mes craintes de la montagne, vertige inclus, me poussent à refuser cette option, pourtant la plus courte car elle évite les détours.

Reste une option à altitude moyenne sur la quelle nous tombons d'accord, mais les chemins ne sont pas évidents à trouver. Nous ne savons même pas si ils existent car ils différent d'une carte à l'autre.

C'est parti....

Et pour ne pas changer nous nous payons une grimpette monstrueuse à au moins 30 ou 40 degrés parfois, depuis les 900 mètres du refuge jusqu'à 1750, étape où nous devrions commencer à chercher le chemin intermédiaire. Sous la charge des sacs, chargés en plus de nos affaires et du matériel de camping, de nourriture pour trois jours, le souffle est court, le cœur pompe... Mais les machines sont encore en bon état.

Une cabane de berger. Trois hommes dont l'un au yeux verts magnifiques qui impressionne beaucoup Françoise, nous donnent leur opinion sur les sentiers à suivre. Au début cela semble à peu près clair, et puis nous commettons l'erreur de leur montrer la carte, et là tout tourne à la confusion....

<- Discussion autour d'une carte









Nous nous éloignons un peu, c'est à dire grimpons d'une centaine de mètres, pour réfléchir et nous concerter.

Devant les grosses incertitudes de la voie moyenne, et considérant que nous sommes en autonomie pour au moins deux jours en montagne, nous décidons de choisir l'option de la crête, certainement plus facile à reconnaître avec moins de risque de nous perdre. Cela m'effraie un peu, mais j'ai confiance en ma partenaire.

C'est reparti pour la grimpette. Petit à petit nous arrivons au premier sommet à 2350 mètres, marqué par des sortes de Chortens et de nombreux névés. Premières boules de neige et traversées dans la neige que nous entreprenons avec un plaisir de gosse... Si je savais !

Une longue marche plus à plat cette fois, mais il y a encore le dernier col à passer : 2450, et le vent souffle violemment apportant des bandes de nuages qui coulent comme de l'eau de chaque côté de l'arrête.

Nous devons nous dépêcher afin d'entamer la redescente de l'autre côté du versant afin de trouver un lieu de bivouac moins inconfortable.

Cela se présente bien : le chemin est large, la descente légère et nous marchons rapidement.

Et soudain c'est, pour moi, un moment de franche panique. Un névé incliné à 45 degré ferme le chemin. Il faut le traverser en diagonale, bravant le vide. Si l'on dérape c'est la chute, probablement mortelle. Françoise ne dit rien et commence à tracer des marches dans la neige. Je suis... Les yeux rivés sur chaque marche, m'obligeant pour ne pas penser au vide à compter les pas. 50 et ce n'est pas fini.... On continue.

<-Traversée de la mort








Ouf ! retour sur le chemin. Je tremble un peu, mon cœur bât la chamade. Merci Françoise, sans toi je ne serais jamais passé, terrorisé par le vertige et la peur.

Je me remets doucement et.... 100 mètres plus loin un nouveau névé !

Nous avons perdu beaucoup de temps dans cette traversée, et devons nous contenter d'une protection sommaire derrière un épaulement de terrain pour le bivouac. Dîner, un peu spécial faut-il l'avouer puisque au lieu d'un sachet de soupe nous avons utilisé un concentré de sauce hyper salé...Ensuite nous allons planquer à une centaine de mètres, bien emballés et protégés par de lourdes pierres, notre reliquat de nourriture, et tous les produits odorants, ce qui inclut les affaires de toilette, afin de ne pas attirer les ours.

Bivouac_>






La tente est secouée toute la nuit par le vent, nous crevons de soif relativement à la soupe, mais nous arrivons tant bien que mal à trouver un peu de repos, réveillés vers 5h30 par le passage d'un troupeau.

Mauvaise surprise au lever au moment où nous voulons préparer le petit déjeuner : le ou les bergers passés cette nuit ont subtilisé nos paquets. Plus d'affaire de toilette ce n'est pas un drame, mais plus de nourriture c'est plus grave : il nous reste une journée de marche en montagne.... Au temps pour la solidarité !

Il faut bien se résigner. Nous rangeons les affaires, plions la tente, et reprenons la descente. C'est long, long, surtout le ventre vide. Heureusement nous avons de l'eau.

Source










Ce n'est pas notre jour, nous perdons la carte et devons continuer de mémoire avec l'aide, toute relative car imprécise ici, de google map...

Nous savons qu'à 1700 mètres nous devons quitter le chemin principal pour rejoindre transversalement une autre arête. Justement à cette altitude un chemin part dans la bonne direction. Nous le suivons jusqu'à tomber sur une dense lisière de forêt.... Nous choisissons, probablement imprudemment, de poursuivre la descente (raide comme à l'habitude) et en se frayant le passage entre les branches entremêlées de sapins. Nous espérons arriver au fond de la vallée et suivre le lit de la rivière qui l'a creusée pour gagner un autre chemin.

Hélas beaucoup beaucoup beaucoup plus bas nous nous retrouvons coincés au sein d'un monstrueux chaos de rochers. Impossible de suivre la rivière. Bref moment de découragement, mais il faut bien, malgré l'épuisement, remonter, ou rester mourir en bas ! C'est long, difficile... Le miracle du randonneur ne nous a pas abandonné et nous retrouvons la route initiale après deux bonnes heures perdues et épuisantes.

A plus basse altitude nous commençons à rencontrer du monde : une carriole, suivi d'une meute de chiens, qui remonte probablement des provisions pour les bergers d'altitudes (ils n'ont pas eu assez des nôtres?)

Autostop





Puis une camionnette un peu kamikaze qui nous prends en charge sur quelques kilomètres de repos bienvenu, et surtout nous dépose à un croisement en nous indiquant la route de Nuocsoara.

Heureusement qu'ils nous l'avaient confirmé, car au bout d'un kilomètre le chemin se termine par un ruisseau encaissé qu'il faut descendre en sautant parfois de pierre en pierre.

Nous y rencontrons un agneau perdu ou abandonné par un troupeau... Que faire ? Trop lourd pour nous ! Nous ne pouvons que l'abandonner à son sort : ce sera le repas d'un ours ou des loups... C'est la vie !

Et puis nous devons aussi penser à notre propre peau : le ruisseau s'encaisse de plus en plus au sein d'une forêt épaisse, l'obscurité arrive... Françoise s'est écorchée et saigne, et bientôt les vampires vont se réveiller et ….

                             Agneau casse croute







Et soudain miracle : le ruisseau devient chemin, le chemin route.... Il reste 7 kilomètres de marche robotisée et puis un vol de plusieurs dizaines (centaines ?) de cigognes, annonce Slatina, la première ville, la première épicerie que nous dévalisons presque....

Slatina










Nous pourrions camper dans les environs, mais l'orage menace, et la tentation d'une pension avec un bon lit et une douche est trop forte... Nous poursuivons encore 4 kilomètres jusqu'à Nuocsoara alors que l'orage est de plus en plus menaçant.

Notre arrivée fait un peu sensation. Un homme plutôt volubile, ne nous lâche plus jusqu'à nous conduire jusqu'à un magasin d'alimentation qui tient une « pensiune » Elle semble fermée, mais finalement elle ouvrira pour nous.

Encore le miracle : un orage monstrueux éclate....Heureusement que nous n'avons pas bivouaqué.

Nous ne mangerons que sur le pouce... Mais la nuit sera l'une des meilleures que nous ayons vécues depuis longtemps.


Nuocsoara












Le lendemain sera, fatigue et orages obligent, consacré à une longue balade paresseuse dans la ville, ses vergers, visitant les ruches itinérantes qui semblent une spécialité de la région, les bâtiments, cimetière et mairie pour essayer de retrouver, sans succès malgré la gentillesse d'une secrétaire de mairie francophone, trace d'autres membres de ma famille.

Ce n'est pas grave : la ville, totalement en dehors des circuits touristiques, est superbe... Probablement bien plus authentique que les « Draculae cities » voisines.