Je suis arrivé en Ardèche du sud au terme d'une succession de voyages, parcours géographiques complexes, maillés de plusieurs étapes, qui n'étaient pas vraiment des retours, en région parisienne.

Bien que retrouvant à l'occasion de ces passages des situations que le temps passé aurait du rendre familières, il était difficile de me défaire d'une sensation incongrue d'exotisme.

Passer de l'organisation policée du métro de Bangkok à la frénésie de son homologue parisien, ou du lacis de canaux et rivières enfoui dans les forêts primaires de la province d'Arakan aux rues du quartier du Marais n'était que la continuation de l'exploration, une nouvelle collecte de découvertes nourrissant de multiples interprétations.

Au bout de quelques semaines toutefois l'étrangeté cédait à la familiarité des souvenirs et habitudes enfouis alors que croissait à nouveau la tension de l'envie de nouveaux départs.

Ces balancements équilibrés auraient pu durer indéfiniment. C'était sans compter sur les hasards des rencontres et sur le puissant moteur amoureux qui me précipitèrent dans une nouvelle période de vie, la sixième si je compte bien. 

Une nouvelle vie donc, avec son lot de personnages, cultures, situations à découvrir. Je suis bien loin d'en avoir fait, comme dans les épisodes précédents, le tour. Mais j'ai commencé à tirer quelques fils de l'écheveau.

Pas plus qu'en Asie il n'est facile, dans un premier temps, de nouer des contacts autres que superficiels avec la population locale. Méfiance et différences culturelles privilégient les échanges avec les autres voyageurs dans un cas, les néo-ruraux dans l'autre. Ce sont des barrières qu'il faut savoir franchir. Cela demande temps et efforts.

Cette similarité n'est toutefois qu'approximative. Solidarité et ouverture d'esprit des autres voyageurs permettent des relations aisées, rapides, mais la plus part du temps sans profondeur ni enjeu. Les échanges avec les néo-ruraux ardéchois sont plus complexes et plus riches.

Cependant il existe quelques tropismes parfois surprenants à l'aune de mes propres références culturelles. Un équilibre harmonieux entre l'autonomie et la vie en communauté. La culture, voire la religion, de l'écologie, du bio. Une nette méfiance vis à vis de la modernité, pimentée d'une pointe d'irrationnel et de fantasmes conspirationnistes. Mais aucun de ces traits, pris isolément, n'est spécifique à l'Ardèche du sud, et nous avons tous nos conformismes !

C'est le premier point,associé à la richesse des possibilités d'activités, qui m'a sauté aux yeux dès mon arrivée.

Malgré un habitat dispersé, les réunions, invitations, fêtes, bals, spectacles....Sont légions. Les interactions sont plus fréquentes et intenses qu'au sein des grandes cités, plus ouvertes et naturelles. Le réseau relationnel se tisse avec rapidité et surtout avec beaucoup de sincérité : le souci du « paraître », les contraintes des conventions sociales, en sont quasiment absents.

Au foisonnement d'activités culturelles et ludiques s'ajoute, pour la plus part, le quotidien absorbant d'activités primaires : travaux de petites et grosses constructions, créations et entretiens de jardins, de vergers, ou de parcelles forestières.

Et il reste, pour les plus hyperactifs, les activités sportives saisonnières dont la région regorge. Kayak et canyoning, ski sous toutes ses formes, escalade, tennis, randonnées...

Tout ceci existe dans un harmonieux équilibre entre autonomie et socialisation. Chacun pratique, selon son humeur du moment, seul ou en communauté. Nul ne vous reprochera d'être un loup solitaire, tous seront heureux de vous accueillir au sein d'un groupe même si vous êtes un parfait inconnu.

Une manifestation caractéristique de cet état d'esprit apparaît dans la culture généralisée de l'échange : je t'aide à débroussailler ton terrain, tu réalises des travaux de couture à mon profit...Échanges qui peuvent s'organiser à travers de « Bourses spécialisées» sans aucune contrepartie monétaire : les « SEL » ou systèmes d'échanges locaux. Les adhérents à ces organismes recensent leurs compétences ou leur besoins en matière de petits ou gros travaux comme de la couture, du jardinage, de la garde d'enfant, des cours, du débroussaillement.... Pour plus d'informations sur les SEL voir : ici ou ici.

Ces systèmes d'échanges en sont ils la cause ou la conséquence ? Les deux peut être. Mais il est indéniable que les habitants possèdent de nombreuses compétences susceptibles d'assurer leur autonomie. Tout le monde ou presque est jardinier, forestier, maçon, mécanicien... A des degrés divers certes, mais souvent fort honorables.

Les compétences intellectuelles et culturelles ne sont pas en reste. Si évoquer la richesse culturelle des grandes cités comme Paris ou Lyon est un lieu commun, la communauté ardéchoise n'est pas en reste même si la répartition de l'offre diffère : il y a plus de conférences sur le biotope, la géologie ou les traditions locales organisées sur le terrain au cours de randonnées spécialisées que de séances de cinéma.

Conférences et troupes de théâtre émanent d'acteurs locaux. Ce qui ne signifie pas faible qualité et rareté. Il est fréquent d'être obligé de choisir, avec frustration, entre plusieurs manifestations se disputant les mêmes soirées ou week-end.

Il existe, certes, un déphasage culturel avec les grandes cités. Il est plus temporel (on ne dispose pas toujours du dernier film ou de la dernière pièce à la mode) que qualitatif. Cela ne gêne personne, et diminue également le risque de perte de temps à surfer sur des modes éphémères.

Pas de « dîners en ville » donc. En revanche lors des fréquentes invitations ou des soirées festives le niveau des échanges n'a rien à envier à celui des « salons parisiens ».

Toutefois les sujets abordés peuvent différer, quoique n'ayant plus fréquenté depuis un bon moment les « salons parisiens »  je ne sois pas sûr que ces différences soient si marquées.

Ecologie et « bio » sont deux thèmes permanents. Combien de fois au début ai-je été surpris, puis amusé, par le qualificatif omniprésent, glissé sur un ton de connivence complice, « Bien entendu c'est du bio » accompagnant toute proposition de légume, fruit, vin, plants ou graines, voire vêtements...Je croyais presque entendre « tu peux en prendre mec, c'est de la bonne ! »

Pas question de marquer de l'étonnement, encore moins du scepticisme ou pire de commettre le sacrilège d'un sourire amusé.

Ici le bio c'est une religion avec ses disciples et prophètes, ses règles et parfois ses dogmes à la logique étonnante, comme par exemple l'autorisation d'utiliser souffre ou sulfate de cuivre sur les vignes « car cela se trouve à l'état naturel » mais bien sûr pas de méthane, ni de pétrole brut ou d'arsenic tout aussi présents à l'état naturel et encore plus abondants...

Autre paradigme « religieux » les châtiments potentiels futurs vis à vis des incroyants, les communions implicites ou explicites...

Loin de moi bien sûr l'idée de réfuter systématiquement le « bio » Il présente des avantages incontestables. Et quelques défauts aussi. Mais pour un sceptique il est frustrant de se voir interdire l'expression de tout doute ou toute critique même légère. Néanmoins mes voyages en terres musulmanes ou bouddhistes m'ont appris à relativiser ces frustrations et éviter ce type de débat de toute façon sans issue.

Il en est de même pour les convictions écologiques, que je partage d'ailleurs en grande partie.

Cependant, cette fois, Elles sont fortement étayées par des argumentaires et des connaissances précis et solides. Quelques exemples significatifs se trouvent dans le refus de l'exploitation des gaz de schistes, la déforestation sauvage, l'utilisation massive de produits phytosanitaires de synthèse, malgré les étonnants compromis évoqués plus haut comme le souffre ou la bouillie bordelaise....

Une autre source d'étonnement est le niveau d'acceptation de la superstition et de l'irrationnel parmi une population souvent plus cultivée que la moyenne. Magnétisme, astrologie font florès. Bien entendu acupuncture, homéopathie et la plus part des médecines dites alternatives sont universellement utilisées et défendues avec passion.

Les médecines traditionnelles chinoises retrouvent ici le prestige qu'elles ont perdu, au profit de la bête technologie occidentale, dans leur patrie d'origine, et je rencontre plus de pratiquants de Qi-gong que dans le Yunan.

Toutes les combinaisons des racines « bio » « dyna » « geo » sont utilisées pour décrire de nouvelles techniques miracle : la geo- dynamie, la bio-dynamie, la geo-biologie... A croire qu'un « combinateur » de génie est au manettes. Manquent encore, mais je peux me tromper, la bio-géologie et la geo-dynamie. Cela ne saurait tarder.

Tout cela est plutôt innocent et sympathique, mais il y a parfois plus grave voire scandaleux. Comme un thuriféraire de guérison par les « tambours chamaniques » qui présente une conférence où intervient un témoin que cette thérapie aurait miraculeusement guéri.

Plus folkloriques sont les inventeurs réguliers de machines à mouvement perpétuels ou à rendement supérieur à un. L'un d'entre eux a récemment présenté sa trouvaille lors d'une conférence rassemblant un nombre conséquent d'auditeurs, puis a embringué un député local en lui faisant miroiter l'utilité de sa découverte pour venir au secours des populations africaines défavorisées. Une analyse attentive (cf ce document) de l'expérience présentée montre qu'elle repose sur une grossière erreur de calcul.

Tout ceci s'explique probablement par la conjonction de différents facteurs spécifiques à la région. Même si, isolément, certains se retrouvent ailleurs.

le mélange des cultures entre la population locale marquée par l'effondrement d'une économie qui, même frugale, permettait l'autosuffisance et les neo-ruraux affamés de retour aux fondamentaux.

Un passé de légendes et une histoire riche d’événements.

Et surtout un environnement, espace naturel et habitations, superbe, varié, qui fait de l'Ardèche du sud un des écrins les plus pittoresques de notre pays. La densité des vagues touristiques qui y déferlent en belle saison en témoigne.

Pourtant les premières découvertes laissent une impression d'austérité.

La végétation méditerranéenne, aux espèces variées mais à la taille souvent rabougrie, s'explique par le climat et la géologie qui privilégie l'aspect minéral : avens, canyons tourmentés et cheminées de fées fantomatiques des calcaires ; ténébreux surgissements plutoniques à la géométrie d'aspect presque artificiel ; profondes gorges où nichent des rivières turbulentes.

L'architecture est à l'unisson. L'aspect souvent sombre des murs intégrant des roches volcaniques est rehaussé par les hauts murs percés de fenêtres étroites adaptés aux rigueurs des vents et des hivers.

Végétation, architecture et, dans une moindre mesure, paysages évoquent de façon inattendue la Corse. Faisant de l'Ardèche du sud une île en pleine terre. Caractère insulaire qui se retrouve aussi dans la psychologie de la population.

Mais rapidement cette austérité initiale cède le pas, ou plus exactement s'intègre, à un intense plaisir esthétique. On comprend bien ainsi l'attachement viscéral qui se manifeste chez ceux qui sont tombés sous le charme de cette région.

Et surtout à ces plaisirs esthétiques s'ajoutent ceux de la richesse des pratiques permises par la nature. Activités nautiques comme le kayak et le canyoning dans les gorges, l'escalade, le ski hivernal, le parapente, la randonnée... Offrent un menu pléthorique et inépuisable aux passionnés ou aux simple amateurs.

En conclusion l'Ardèche du sud se révèle être une « île » pittoresque, surprenante, et en finale attachante : à condition de garder les yeux grands ouverts non seulement l y fait bon vivre, mais elle donne envie d'y passer un bon moment.